mardi 1 mars 2016

Quand l'enseignement est soutenu soit par la confiance, soit par la compétition.

"L'objectif de toute éducation devrait être de projeter chacun dans l'aventure d'une vie à découvrir, à orienter, à construire." (Albert Jacquard)

Deux modèles d'enseignement opposés mais performants: cela mérite réflexion!

Pisa est une étude qui évalue régulièrement (tous les 3 ans depuis 2000) les connaissances et aptitudes des élèves âgés de 15 ans dans trois domaines que sont les mathématiques, la lecture et les sciences naturelles. Ce que révèlent les résultats de ce système de comparaison international des compétences de nos élèves est bien connu: plusieurs pays asiatiques caracolent en tête et en ce qui concerne l'Europe c'est la Finlande qui s'échappe du peloton.

Pourquoi? Comment font-ils? Que font-ils de mieux que nous pour que, à chaque classement, nous soyons bien loin de faire figure de modèle? 

L'excellent documentaire réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent (Demain) lève un coin du voile et suggère une piste de réponse intéressante. Dans le chapitre consacré à l'éducation, les meneurs d'enquête se sont tout naturellement dirigés vers la Finlande pour tenter d'y découvrir le secret d'un enseignement performant. Tous ceux qui auront vu le film s'en souviennent certainement, ce fameux secret tient en un mot et est d'une simplicité déconcertante: la confiance! 

Partons donc de ce constat pour tenter une comparaison entre des systèmes d'éducation hautement performants, mais fondés sur des modèles d'enseignement radicalement opposés.

1. Le modèle asiatique: l'éducation forgée sur l'exemple des jeux olympiques!

Nous avons tous en tête des images d'hommes, de femmes, et mêmes d'enfants asiatiques réalisant des performances hors normes dans des domaines sportifs et artistiques. Leur secret? Une ascèse extrême que seule la victoire est capable de motiver: être la/le meilleur(e), gagner!

Et bien il en va de même dans le domaine de l'éducation: pour réussir dans la vie, il faut être le ou la meilleur(e). En témoigne des articles dans la presse qui, régulièrement, nous rappellent cette évidente réalité.

Un journaliste du Figaro résumait ainsi la situation de l'éducation en Corée: "Les autorités, obsédées par les classements, cherchent en permanence à améliorer la compétitivité du système sous la pression de parents qui voient dans la réussite scolaire la clé de l'ascension sociale. Dans cette société confucéenne ultracompétitive, les ménages dépensent l'équivalent de 3,5 % du PIB dans des cours privés, venant plus que doubler les 3 % investis par l'État dans l'école primaire et secondaire."

Cet autre article qui se penche sur le stress des sud-coréens à l'approche du "Suneung" (test d’entrée à l’université), est éloquent: "Cette appréhension des examens peut sembler excessive de notre point de vue mais elle repose sur le fait que les Coréens du Sud ont la certitude que la clef du développement de leur pays est l’éducation. Réussir à ces tests conditionnera leur entrée dans une bonne ou mauvaise université dont découlera l’orientation de toute leur vie professionnelle et sociale future."

Pour en terminer avec ce rapide état des lieux du modèle asiatique de l'éducation, penchons-nous sur cette expérience intéressante réalisée en 2014 par les anglais. 70 enseignants du Royaume-Uni ont été envoyés à Shanghai pour y étudier les méthodes d'enseignement, et ce en vue de mieux comprendre pourquoi les étudiants chinois réussissent mieux que leurs homologues anglais. À leur retour, ces enseignants ont annoncé que la clef du succès des chinois reposait sur l'usage de méthodes d'enseignement qui, au Royaume-Uni, n'étaient plus employées depuis 40 ans! Voici quelques conclusions marquantes de leur rapport:


- "Il y a de plus en plus de preuves montrant que nos techniques d'éducation nouvelles, qui consistent pour les enseignants à accompagner plutôt qu'enseigner et à louanger les élèves sur base du fait que tous doivent être gagnants, dans des classes ouvertes où ce que les enfants apprennent est fondé sur leurs intérêts immédiats, conduisent à la sous-performance."

- "Au lieu de prendre le temps, l'énergie et les ressources pour adapter ce qui est enseigné aux styles d'apprentissage individuels supposés de chaque enfant dans la salle de classe, il est plus efficace d'employer des stratégies d'enseignement plus explicites et de passer plus de temps à surveiller, en intervenant que si c'est nécessaire."

- "Louanger les étudiants de manière excessive, en particulier ceux qui sont sous-performant, est particulièrement contre-productif. Cela fait passer le message selon lequel les enseignants ont de faibles attentes et renforce la conviction qu'être assez près c'est être assez bon, au lieu de viser haut et espérer des résultats solides."

Rien de tel, donc, à en croire de telles informations, qu'un maître autoritaire, imposant son savoir en s'adressant à des élèves disciplinés priés d'écouter sans broncher et de faire ce qu'on leur demande de faire! Rien de tel que la veille méthode: tais-toi et apprends tes leçons! Mémorise encore et encore, peu importe le temps que cela prendra... Les plus courageux seront récompensés.

2. Le modèle finlandais: éduquer c'est faire confiance!

La Finlande (mais également d'autres pays du Nord de l'Europe: lire ici) s'est dotée depuis 1970 d'un système d'éducation basé sur un cycle d'apprentissage allant de 7 à 15 ans, organisé dans des "écoles fondamentales", sans que les élèves ne reçoivent de notes, sans procédure de redoublement, et où les professeurs sont davantage des tuteurs. Quoi de plus opposé au modèle asiatique? Et pourtant ça marche!

Le mot d'ordre, comme nous l'avons déjà annoncé précédemment, est la confiance: le ministère de l'éducation fait confiance aux établissements en leur donnant une très grande autonomie, et les chefs d'établissements font à leur tour confiance aux enseignants qui ne peuvent alors faire autrement qu'établir un climat de confiance dans leur classe. 

Si vous avez vu le film Demain, vous revoyez sans doute cette classe dans laquelle l'enseignant circule entre des élèves réalisant par petits groupes leurs exercices ou expériences, les uns assis à même le sol, les autres réunis autour d'une table. Le directeur qui entrait dans la classe était accueilli un peu comme un moniteur de mouvement de jeunesse. Quant au programme d'une journée, il emmenait les élèves d'une activité sportive à un cours de mathématiques, pour ensuite les diriger vers un atelier de menuiserie, avant d'aller apprendre de la géographie et terminer la (courte) journée par la pratique d'un instrument de musique! 

Certains songeront certainement aux pédagogies actives comme celles de Célestin Freinet (mise au travail volontaire, autoévaluation, etc.: lire ici) et de Maria Montessori (confiance en soi, liberté, rythme d'apprentissage individualisé et importance de l'environnement, etc.: lire ici).

Ce modèle est certainement encouragé par certaines conclusions émise par l'OECD elle-même, à savoir l'organisation qui chapeaute l'étude PISA. Ainsi en va-t-il de cette observation consignée dans un rapport de 2014: "Les établissements qui disposent de plus d’autonomie par rapport aux programmes de cours et aux évaluations tendent à afficher de meilleurs résultats que les établissements qui disposent de moins d’autonomie lorsqu’ils font partie de systèmes d’éducation qui prévoient davantage de mécanismes de responsabilisation et/ou lorsque les enseignants et le chef d’établissement collaborent à la gestion de leur établissement." (p. 24)


Ce qui est certain, c'est que les défenseurs d'un tel modèle son convaincus que la méthode de la carotte et du bâton ne favorise pas l’apprentissage (lire ici). Par ailleurs, d'après une typologie mise au point par la sociologue française Nathalie Mons (lire à ce sujet), le système finlandais peut être qualifié de "modèle d’intégration individualisé". Comme au Danemark, en Islande, ou en Suède, un tel système met l’accent sur le suivi individuel: chaque élève y bénéficie d’un accompagnement personnalisé et prend part à des travaux en petits groupes.

Que conclure?

D'un côté, "l’école finlandaise se situe à l’opposé de celle qui fonctionne au sein de la Communauté française de Belgique" (voir l'article de Jean-Luc van Kempen à ce sujet), mais de l'autre, l'école "olympique" asiatique semble être également éloignée du modèle d'enseignement pratiqué dans notre pays... moins éloigné de notre modèle que celui de la Finlande? La question mériterait d'être posée!

Notre système d'enseignement utiliserait-il la carotte? Toutes ces interros, ces notes, ces premiers et derniers de classe, et ces redoublements contre lesquels nos ministres de l'éducation s'évertuent à lutter continuellement... à quoi servent-ils au fond?

Finalement, être le meilleur, à part pour satisfaire notre ego et faire la fierté du petit cercle familial, à quoi cela peut-il bien servir dans une société qui - n'en déplaise aux esprits compétiteurs - attend de chacun de ses membres le même soutien: innover, créer de l'emploi, faire durer, préserver, partager, etc. Toutes ces valeurs ne méritent-elles pas que l'on favorise la relation de confiance plutôt que l'appât de la victoire?

Non pas qu'il faille coûte que coûte recopier le modèle finlandais, qui n'est certainement pas parfait, parce que ce qui importe le plus c'est que ce modèle nous aide à nous remettre en question et à quitter certaines de nos vieilles méthodes ankylosantes!

Nathanaël LAURENT
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TIP: Notre Atelier de préparation aux études supérieures vise à éveiller chez les jeunes qui achèvent leurs études secondaires une conscience de ce que "apprendre" veut dire, et ce non pas dans un esprit de compétition, mais bien de confiance!
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Une version de cet article est parue dans le journal L'Echo en date du 01/09/2016 sous le titre "Quel modèle pour un enseignement d'excellence?". Vous pouvez la lire ici.

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